Escapades, voyages et aventures !

voyages et aventures

- Praia

Vendredi 27 decembre, aeroport de Roissy-Charles De Gaulle. J’enregistre mes bagages -un sac a dos de 15 kilos- et je lance un dernier au-revoir a mes parents. Je pars pour decouvrir le monde, mais ce vendredi pluvieux de decembre, au moment de les quitter pour me faire absorber par les boyaux de Roissy 1, je me demande bien d’ou m’est venue cette idee. Quitter famille, amis, vie tranquille, pour m’envoler vers l’inconnu, me fait peur pour la premiere fois, et je quitte la France un peu anxieuse.

Heureusement, le voyage en avion pour les Canaries me change vite les idees : tout le monde parle espagnol, je n’y comprends rien ! Je passe le vol plongee dans ma methode d’espagnol pour me donner l’impression de controler la situation…

Je debarque de nuit a Las Palmas, capitale des Canaries, grande ville moderne de bord de mer qui me fait penser a Nice. Mon projet n’etant pas de visiter les iles, je me lance des le 28 dans la recherche d’un embarquement pour l’Amerique du Sud. La tactique est simple : flaner dans le port de plaisance de Las Palmas et voir ce qui se passe.

Je rencontre rapidement des francais qui me parlent d’un bateau cherchant des equipiers pour le Bresil, via le Cap Vert. Sur ce, le capitaine du voilier arrive, je visite le bateau et accepte de me joindre a eux pour la traversee. Je m’installe a bord et fait connaissance avec l’equipage.

Philippe, le capitaine, habite avec son fils Jean-Philippe sur le bateau. Un ami, Pascal, les accompagne pour la traversee, ainsi qu’Alexis, un equipier qui s’est, lui aussi, embarque a Las Palmas. Le voilier mesure 14 metres de long et 4 metres de large, il me parait immense ; l’interieur comprend deux cabines, le « carre », sorte de piece centrale qui fait office de salon, une salle d’eau et une cuisine. C’est un bateau de course, qui a deja gagne des reagates.

Les jours suivants sont consacres a la preparation de la traversee : reparations diverses, remplissage des coffres de nourriture, approvisionnement en eau,…

Nous mettons les voiles le 31 decembre pour passer le reveillon dans un petit village du sud des Canaries et repartons le 2 janvier pour le Cap Vert. Le vent nous porte a faible allure le long des cotes marocaines, et nous accrochons enfin les Alizees au large de la Mauritanie. Cap a l’ouest, le bateau file a 9 noeuds en moyenne, avec des pointes a 15 noeuds.

Nous atteindrons finalement Praia apres une semaine de traversee.

En mer, nous vivons a l’heure du soleil. Les quarts rythment les journees et les nuits et nous dormons a tour de role, quand le besoin se fait sentir ; nous nous relayons aussi pour preparer les repas et faire la vaisselle. Chaque geste est plus complique que sur la terre ferme car le voilier gite beaucoup (jusqu’a 38 degres) et il est tres difficile de garder son equilibre. Je pense m’etre heurtee a tout ce qui existe dans le bateau, j’ai compte jusqu’a 45 bleus a l’arrivee a Praia ! Essayez de faire cuire des nouilles dans ces conditions…Sur le pont aussi, chaque geste est mesure car il faut faire tres attention a ne pas tomber a l’eau.

Le temps est magnifique, le ciel est pur et des myriades d’etoiles accompagnent nos quarts. Je reconnais avec plaisir les constellations qui s’etalent dans le ciel. Orion est au zenith une bonne partie de la nuit, c’est la plus belle ! La mer s’etend a perte de vue tout autour du bateau et les rares cargos que nous voyons a l’horizon nous rappellent que nous ne sommes pas tout a fait seuls. Le temps est suspendu, on ne sait rien de ce qui se passe ailleurs : la guerre avec l’Irak , la Coree du nord… Souvent, des dauphins nous accompagnent en jouant avec l’avant du voilier. Arrives a Praia, nous prevoyons quelques jours de repos avant le Bresil.

- Capo Verde

Il me serait difficile de resumer en une page ce que fut pour moi cette traversee. Je prefere retranscrir ce que j’ai note, jour apres jour, a bord du bateau.

1er jour :
Nous partons de Praia au lever du jour, cap a 210º, et mettons de suite nos montres a l’heure du soleil. La terre s’eloigne rapidement et nous retrouvons la quietude des immensites marines. A 9 heures, alors que je viens de me coucher, j’entends Jean-Philippe crier :  » baleine devant, baleine a babord…vite, venez…y’a une baleine… » . Tout l’equipage se retrouve sur le pont pour profiter de ce spectacle inhabituel, et nous realisons aussi le danger que Jean-Philippe, a la barre, vient d’eviter. La baleine avancait droit sur le bateau.

Le reste de la journee se deroule normalement, a s’habituer au rythme des quarts. Ils constitueront l’occupation centrale de nos journees et de nos nuits.

9h – midi / 21h – minuit : Jean-Philippe
midi – 15h / minuit- 3h : Pascal
15h – 18h : Philippe, le capitaine
18h- 21h / 6h – 9h : moi.

2eme jour :
11 h : nous allumons la radio sur 15300 Mhz, onde de reception de RFI, Radio France Internationale. Nous suivons ainsi ce qui se passe dans le monde, de Porto Alegre a Davos, de l’Irak a la Coree du Nord… J’apprends que les professeurs sont en greve en France !

11 h 30 : la meteo nous renseigne sur l’etat du ciel, et, notamment, sur l’emplacement des depressions qui nous entourent. J’entends parler pour la premiere fois de  » zone intertropicale de convergence » , appelee plus communement  » pot-au-noir  » par les marins. Cette zone, ou les depressions se succedent, est proche de l’equateur. Nous devons la traverser et le capitaine trace notre route en fonction de son emplacement pour l’eviter le plus possible.

Journee calme. Nous avancons a 9 noeuds, en moyenne.

3eme jour :
Aujourd’hui, la matinee est consacree au lavage des uns et des autres, entreprise difficile sur un bateau incline, si l’on veut pas tomber a l’eau. Nous nous lavons a l’eau de mer et nous rincons a l’eau douce, car les quantites d’eau douce sont limitees. La vaisselle aussi est faite a l’eau de mer.

Le capitaine fait des crepes l’apres-midi, et nous les degustons avec du chocolat fondu, un luxe ! Ca nous change des 25 kgs de patates et 20 kgs de nouilles achetees au Cap-Vert…

Apres mon quart du soir, j’accompagne Jean- Philippe dans le sien. De la musique plein les oreilles et la tete dans les etoiles, je contemple ce ciel si pur qu’on a toujours l’impression de pouvoir le toucher ; grands moments de tranquillite que je retrouve chaque soir avec plaisir.

4eme jour :
La mer est calme, nous pouvons nous occuper de l’entretien du bateau. Ce matin, nous lavons et repeignons le cockpit. Le sel, present partout, abime beaucoup de choses. J’apprends, l’apres-midi, a barrer avec Pascal, pour savoir suivre un cap avec precision. Il m’aide a sentir l’equilibre du bateau et a anticiper ses mouvements. Puis je donne un cours de mathematiques a Jean-Philippe, qui n’est pas vraiment ravi… Au programme aujourd’hui : la proportionnalite. Heureusement (pour lui !), il apprend vite.

5eme jour :
Le vent est de plus en plus faible, c’est desesperant ! Nous n’avancons plus qu’a 3 noeuds. A cette vitesse, nous pouvons utiliser le pilote automatique, appareil qui dirige le bateau sans que nous ayons besoin de barrer. Meme s’il faut rester vigilant, faire attention aux bateaux et aux baleines, nous pouvons nous reposer un peu. Le capitaine decide de hisser le spinnacker pour la journee, grande voile legere qui se place a l’avant, se gonfle comme un ballon, et nous fait avancer un peu plus vite.

Nous mettons en route le moteur le soir, pour alimenter les batteries, de plus en plus faibles. Celles-ci permettent le fonctionnement du pilote automatique, de la radio, du GPS, et de tout ce qui est electrique sur le bateau. Le bruit du moteur nous agresse, nous le subirons 24 heures.

6eme jour :
Nous nous rapprochons de l’equateur, le vent est toujours aussi faible. La journee se passé tranquillement a lire, jouer au backgammon, barboter dans des bassines d’eau pour se rafraichir…Nous grillons au soleil, en attendant la pluie annoncee par la meteo marine.

Aujourd’hui, je fais encore un gateau au chocolat, destine au passage de l’equateur. Mais il est mange une demi-heure apres sa confection.

7eme jour :
Ce matin, apres mon quart, je donne un cours sur les conversions a Jean-Philippe, puis je m’endors, fatiguee par une nuit suffocante de chaleur.

Nous nous rapprochons de plus en plus de l’equateur, et on me reveille car je ne veux pas manquer le changement d’hemisphere. Si j’ai souvent passé l’equateur en avion sans m’en rendre compte, en mer, c’est bien different. Nous suivons, seconde apres seconde, la lente decroissance de la latitude nord vers le 0º de l’equateur, jusqu’au moment ou le GPS indique 0º N pui 0º S.

Chacun jette alors a l’eau le gri-gri confectionne auparavant ( meches de cheveux, bouts d’ongles…) et fait un voeu, coutume de marin tres importante.

Nous vogons maintenant dans l’hemisphere Sud.

8eme jour :
Matinee calme, consacree aux etudes pour Jean-Philippe et moi. Le dejeuner se deroule sans accrocs, jusqu’au moment ou la ligne de traine file derriere le bateau : un poisson, enfin ! Nous l’attendions depuis longtemps… Les hommes (forts) remontent doucement la ligne et on apercoit petit a petit la silhouette d’une daurade qui se debat entre deux eaux : une bonne quinzaine de kilos, nous pourrons en profiter plusieurs jours. Apres l’avoir nettoyee et videe, nous en faisons quelques filets de sushis que nous degustons a l’aperitif.

9eme jour :
Les jours se suivent et se ressemblent. Rien a signaler, aujourd’hui, a part une chaleur de plus en plus etouffante. Une tribu de dauphins nous accompagne quelques temps, a l’avant du bateau.

10eme jour :
Premier evenement de la journee, pendant mon quart : un cargo, a l’horizon ! C’est le tout premier bateau que nous croisons depuis notre depart du Cap-Vert. Nous ne sommes dorenavant plus seuls sur l’eau, nous nous approchons des cotes bresiliennes et il faut redoubler de vigilance. Le temps se gate. Nous apercevons au loin une barre de nuages noirs : le fameux  » pot-au-noir ». Nous l’attendions, comme le poisson, depuis longtemps. Les grains se succedent toute la journee et, la nuit, des éclairs apparaissent dans le ciel.

11eme jour :
Je prends mon quart a 6 heures du matin, les éclairs sont de plus en plus nombreux. Je m’apercois bien vite qu’ils se rapprochent et a 7 heures, ils sont sur nous. Le bruit assourdissant de la mer dechainee et du tonnerre , les éclairs qui illuminent le ciel noir de tous cotes, rendent le spectacle magnifique. Mais il est aussi impressionnant, et meme si le mat est, parait-il, isole du reste du bateau, au milieu de toute cette eau, je ne suis pas tres rassuree et je me demande comment font les autres pour dormir… Je donne la barre a Jean-Philippe a 9 heures, et je m’ecroule sur ma couchette, epuisee. Nous passons la fin de journee a essayer d’apercevoir rien qu’un tout petit bout de terre, mais sans succes. C’est de nuit que nous verrons les premieres lueurs de la ville de Maceio. Nous y arrivons a 23 heures.